12
Jan 2013

Tel est le sujet de réflexion qui m’a été assigné par les organisateurs de ce colloque qui arrive, je crois, à son heure.

J’ignore s’il y a une crise de leadership dans l’opposition camerounaise. Je crois percevoir en revanche une grande fatigue de cette opposition : fatigue physique d’abord, consécutive à une longue lutte politique qui s’étale sur deux décennies et dont les turbulences ont éreinté les plus vigoureux et emporté tant de compagnons intrépides. Fatigue intellectuelle ensuite, dans l’épuisement des recettes et des slogans qui sonnent en creux et qui ne mobilisent plus depuis un certain temps déjà.

Il me semble que l’opposition ne peut se relever de cet éreintement que par sa capacité de renouvellement et de réinvention de son discours aussi bien que de son modus operandi.

J’ai dit l’opposition. Ce mot si courant dans notre vocabulaire politique est un vaste malentendu. Opposition de qui à qui ? Ou à quoi ? Comment en parler sans ajouter au malentendu ? Quel que soit le bout par lequel j’envisage ce sujet, je n’échappe pas au malaise qu’il m’inflige. Comment en parler surtout maintenant, sans paraître soit trop sévère soit trop complaisant ? Pourtant le sujet n’a jamais été aussi d’actualité dans notre pays qu’aujourd’hui.

L’opposition camerounaise ? Un assemblage hétéroclite du bon peuple et de bons esprits : depuis ce qu’il est convenu d’appeler  » élites  » jusqu’à ce que l’on nomme  » intellectuels  » ; ce magma en ébullition d’où s’arrachent à l’occasion quelques laves en furie, dévastatrices, dans une coulée désordonnée comme les paroles tumultueuse d’une âme en colère. Opposition protéiforme, scandaleusement bigarrée, en quête de je ne sais quoi ; à la recherche de ce que nul ne sait et de ce qu’elle-même ignore. Il n’y a pas une opposition, mais plusieurs oppositions au Cameroun. Je me garderai d’en faire une typologie. Mais qui ne voit que le temps a fait son oeuvre et que les strates commencent à se former ? Que la confusion s’installe à l’arrivée de nouveaux entrants et que rancoeurs et haines détournent de la cible ultime ?

Pour comprendre l’opposition camerounaise, il faudrait retracer la manière dont elle s’est historiquement établie, ne serait-ce que depuis le retour du multipartisme en 1990. Il ne me sera pourtant pas possible de sacrifier à cet exercice dans le temps et l’espace qui me sont ici impartis. Il me suffira de rappeler de manière cursive qu’elle est née dans la confusion du déchaînement des forces aspirant à la liberté et au changement dans notre pays. Dans ce contexte où l’opposition intellectuelle s’est mêlée à l’opposition politique, les partis politiques furent pris en otage par ce qu’il est convenu d’appeler la société civile.

Deux formes d’engagement poursuivant apparemment le même but mais dans des postures différentes étaient nées. La confusion originelle vient de là. Où les intellectuels croient pouvoir déterminer le cours de l’action politique et faire advenir le changement politique et institutionnel dans le pays en gardant une posture d’esthètes du changement, de prescripteurs d’opinion sans engagement militant. Où les partis politiques de l’opposition s’étant mis en congé de la réflexion stratégique sur l’action politique en contexte d’autoritarisme débonnaire, se sont fait prendre au jeu du discours formulaire d’une « société civile politisée », dont la pensée politique s’est réduite à quelques slogans.

Les quelques remarques qui suivent sont bâties autour de trois propositions.

– La première est que la politique camerounaise est victime de certains intellectuels qui jouent à cet égard un rôle trouble.

– La deuxième est que l’opposition semble devenue pour certains une profession pérenne et que, dès lors, la scène politique de l’opposition fait l’objet d’un accaparement patrimonial.

– La troisième est que le temps du messianisme politique est révolu et que c’est le travail politique qui construira le leadership à venir.

I- Intellectualisme et Confusionnisme

Relativement à la question de la politique, les intellectuels camerounais semblent souffrir de deux complexes : le complexe de sainteté et le complexe de procureurs.

L’élite camerounaise, l’élite intellectuelle ou plus simplement les lettrés sont prisonniers d’une exigence de perfection d’autrui dont je ne suis pas sûr qu’ils l’appliquent à eux-mêmes. Ce qui est en cause n’est pas l’appel à une certaine ascèse, l’exigence d’hommes et des femmes publics vertueux ; il n’y aurait rien d’anormal à cela. Ce qui trouble la conscience et doit nous interpeler, c’est cette exigence d’une perfection éthérée, désincarnée, de pureté d’hommes et de femmes pourtant en situation, engagés dans l’action qui s’impose par ailleurs comme la mesure de l’aptitude à gérer les affaires de la Nation. Il s’agit d’un complexe de sainteté qui transforme le jugement sur l’omo publicus (l’homme public ou la femme publique) en un tribunal de l’inquisition politique. La radicalité du jugement tient à une conception manichéenne de la vie politique figée dans une opposition irréductible entre les auteurs proclamés de la chute collective et de la déchéance nationale d’un côté, et les héros chevaleresques, anges postulés de la libération du peuple de l’autre. Tout est en bloc et d’une seule pièce. Pas de nuance qui vaille. Pas d’historicité de la l’action publique contextualisée.

Qui a franchi le mur de cette séparation ne peut être qu’un mécréant. Parjure de la bonne parole prêchée par des prédicateurs infaillibles, ses procureurs seront impitoyables : il est destiné aux flammes éternelles de la géhenne. Tant pis pour ceux qui se risquent à dîner avec  » Le Diable « , ils ne pourront s’en prendre qu’à eux-mêmes. Qui veut faire bouger les lignes est un scélérat, un voleur ; il veut moissonner là où d’autres se tuent à la tâche depuis de longues années. Sa sentence ne sera pas plus clémente : il sera voué aux gémonies, à la niveleuse intellectuelle des gardes-chiourmes d’une scène politiques dont ils distribuent les rôles et les bons points.

Le leader espéré et attendu avec anxiété doit avoir la pureté cristalline des pierres précieuses, une perfection toute christique. Il ne lui suffit pas d’avoir développé une éthique de vie au dessus des standards de l’éthos commun de notre société. Non ! il doit avoir la virginité de ceux qui n’ont rien eu à faire de leur vie et qui ne se sont jamais trouvés en situation d’arbitrer, donc de décider. Je crois qu’il faudrait chercher un tel leader ailleurs qu’ici. J’espère qu’on le trouvera très vite pour porter l’espérance extraordinaire qui habite toujours notre peuple.

On attendait des intellectuels qu’ils nourrissent les débats, rétablissent l’exactitude des arguments. Au lieu de quoi ils travestissent la pensée de ceux qui ne trouvent pas grâce à leurs yeux, mutilent leurs écrits pour se donner raison dans leur désir morbide de démolition. On espérait qu’ils travailleraient à l’élaboration des normes de valeur communes de notre sociabilité politique ; qu’ils proposeraient à la société des référents axiologiques partagés comme autant de repères d’une grille d’appréciation des personnes et de l’action publiques. Au lieu de quoi ils emboîtent le pas au discours de l’opinion, au bon sens commun qui n’est pas l’expression de la raison mais de l’intuition, de l’appréhension spontanée des situations. Ils donnent de la voix un jour pour dénoncer tel comportement, et un autre jour pour encenser l’auteur dudit comportement. Ils gardent un silence assourdissant devant tel acte d’injustice aujourd’hui, et le dénoncent avec véhémence le lendemain.

En quoi ceci peut-il aider à la modernisation de la société politique camerounaise, à l’éducation politique des citoyens et, ce faisant, à l’émergence d’un leadership respecté parce que jaugé à l’aune d’une grille commune d’appréciation ?

On peut avoir ses préférences politiques en tant que citoyen tout en sachant raison garder. Les intellectuels camerounais doivent sortir du confusionnisme discursif et axiologique s’ils veulent jouer un rôle constructif dans notre société, en particulier en ce temps d’amorce d’un nouveau tournant politique dans l’histoire notre pays.

II- Profession, Opposant et Accaparement patrimonial de la scène politique de l’opposition

L’espace politique de l’opposition est accaparé par quelques leaders d’opinion et de partis qui se sont pour ainsi dire  » fonctionnarisés  » dans une sorte d’opposition bureaucratique, gérant des positions de rente politique acquises au cours des années dites de braises. Ceux qui se risquent dans ce champ de mines le feront à leurs risques et périls ; car les patriciens de la politique camerounaise se méfient des nouveaux venus. Ils revendiquent un titre de propriété sur l’opposition que leur confèrerait une longue présence sur la scène. Ils ont, certes, le mérite des luttes passées, mais ils ne sauraient en inférer un droit/ titre sur l’opinion, je veux dire sur le peuple camerounais.

On est depuis quelque temps déjà dans une impasse à la fois doctrinale et stratégique. Mais la routine semble l’avoir emporté. Ce que l’on désignera par un raccourci globalisant et simplificateur, l’opposition camerounaise a-t-elle fait le bilan de deux décennies d’action politique ? Elle s’y attèle semble-t-il. On voit ça et là comme de nouvelles dynamiques qui se mettent en mouvement. Mais je vois persister les causes des échecs passés. Et, comme on le sait, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Cette loi élémentaire de la physique vaut en politique.

Tous les acteurs de l’opposition doivent avoir l’humilité qu’impose la remise en question devant l’insuccès provisoire de la lutte politique engagée depuis un peu plus de deux décennies maintenant, le courage de la réinvention des modalités d’action, la capacité de renouvellement de l’offre politique.

C’est un travail malaisé dans le contexte d’un émiettement extrême de l’opposition, où la lutte inavouée pour le leadership partisan et personnel absorbe le gros des énergies et distrait finalement de l’essentiel qui est la création des conditions de possibilité de l’alternance dans notre pays.

III- Obsolescence du leader politique messianique

Comme chacun le sait, le manque crée l’attente. L’espérance prédispose à la recherche et l’acceptation du messie. Les circonstances créent les héros et autres thaumaturges. Ces circonstances sont exceptionnelles et se répètent rarement au cours d’une même génération. Les évènements politiques du début des années 1990 sont de celles-là. Mais il est temps de réaliser que nous sommes dans les années 2010, donc plus de deux décennies après: les années 1990 sont bien loin derrière nous. Elles ont certainement des choses à nous apprendre, mais c’est déjà une autre époque. Elles ont généré leurs leaders charismatiques qui surfaient sur la dérive des sentiments, l’enchantement qu’inspirait l’avenir de tous les possibles qui se profilait à l’horizon de la nouvelle société politique.

Ce fut en effet l’émergence soudaine de leaders dont certains venaient de nulle part et que l’on accueillit sans bénéfice d’inventaire. Peu importait leur passé, leur trajectoire dans la vie publique. Il suffisait qu’ils fussent un peu plus courageux que la moyenne de ceux qui souffraient en silence sous la chape du régime unanimiste, et voilà qu’ils drainaient derrière eux, par vagues, la cohorte innombrable et chatoyante des hommes et des femmes de ce pays qui aspiraient à respirer l’air du grand large de la liberté. L’opposition camerounaise souffre d’être restée prisonnier de cette période-là. Période de défi de l’organisation de cette marée humaine qui déferlait de meetings en meetings avec pour seule viatique l’exigence du changement. Période d’une certaine facilité politique aussi pour l’opposition, car elle moissonnait bien plus qu’elle n’avait semé : le terreau était exceptionnel. Cette terre garde sa fertilité, mais elle a durci et l’herbe y a poussé. Elle doit être retravaillée, arrosée, réensemencée pour produire la récolte espérée.

C’est cette image que j’ai à l’esprit au moment ou j’entre dans une étape nouvelle de ma vie publique en m’engageant dans un mouvement politique. Le leadership sera acquis à la base ; il viendra du terrain, du travail effectué jour après jour auprès de nos compatriotes pour partager avec eux notre vision sur la direction à suivre ; pour les convaincre que l’offre politique qui leur est faite est celle qui préserve les chances de notre pays de s’en sortir dans l’impitoyable compétition que nous impose la mondialisation, et d’offrir à la jeunesse de ce pays des raisons de regarder l’avenir avec confiance.

Ce leadership-là doit se construire dans le respect de l’intelligence des Camerounais et l’humilité de la conscience que ce sont les autres qui vous élèvent et non pas vous-même. Il se construit dans la durée, la résilience et sur la base d’une offre politique cohérente autour de laquelle les hommes et les femmes de ce pays, jeunes et moins jeunes, les personnes handicapées ou particulièrement vulnérables peuvent se reconnaître et en faire la matière de leur combat. Ce leader-là, c’est le peuple camerounais, et lui seul, qui a pouvoir de le révéler et de l’investir.